À l’heure où l’Arménie accueille le sommet de la Coopération Politique Européenne et s’engage dans un partenariat stratégique renforcé avec la France, le pays se retrouve naturellement au centre de polémiques dont la relation avec Moscou est le véritable enjeu.
Le rapprochement de l’Arménie avec l’Europe marque-t-il une inféodation de Erevan aux puissances occidentales, quitte à ce que celles-ci ferment les yeux sur une dérive autocratique ? Ou bien ce rapprochement traduit-il une étape nouvelle vers une souveraineté que son voisin et ancien grand frère russe lui a longtemps refusée ?
Pour l’opposition au gouvernement de Nikol Pachinian cette séquence diplomatique peut être interprétée comme une instrumentalisation du pays au service d’intérêts géopolitiques occidentaux, une analyse activement promue par Moscou. Ce narratif consiste à présenter tout rapprochement avec l’Europe comme une perte de souveraineté, et toute coopération occidentale comme une ingérence. Il vise ainsi à délégitimer les choix stratégiques de l’Arménie, en les réduisant à de simples effets d’influence extérieure.
Une diversification assumée
Or, cette vision ignore un élément essentiel : la diversification assumée de la politique étrangère arménienne. L’Arménie développe depuis plusieurs années une diplomatie multilatérale visant à renforcer sa marge de manœuvre. Aux côtés de l’Union européenne, le pays approfondit ses relations avec l’Inde, notamment dans le domaine militaire et technologique, ou encore avec la Chine dans le cadre d’échanges économiques et d’infrastructures. Cette stratégie témoigne d’une volonté claire : ne pas dépendre d’un seul bloc, mais construire une souveraineté par l’équilibre des partenariats.
Dans un contexte plus que délicat, le pays maintient des liens anciens et constants avec l’Iran, fondés sur une continuité géographique, économique et culturelle, tout en développant simultanément un dialogue stratégique avec les États-Unis.
Cette double ouverture se traduit concrètement par l’implication de Washington dans les récents accords de paix avec l’Azerbaïdjan. Signés en 2025, ces accords ont notamment donné naissance au projet de corridor stratégique « TRIPP » (Trump Route for International Peace and Prosperity), destiné à relier l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan à travers le territoire arménien, sous supervision et développement américains, le long de la frontière arméno-iranienne.
Ce projet vise à créer une nouvelle voie de transit entre l’Europe et l’Asie centrale, contournant la Russie et l’Iran tout en les impliquant indirectement – ce qui explique la prudente tolérance, sinon la bienveillance, de Moscou et de Téhéran. À noter qu’en dépit des tensions entre Washington et Téhéran, aucune demande n’a été adressée à Erevan pour restreindre ses relations avec son voisin perse.
Une diplomatie pragmatique
Aussi, loin de traduire une dépendance ou un alignement univoque, cette capacité à maintenir des relations simultanées avec des acteurs aux intérêts parfois contradictoires constitue un indicateur de souveraineté. Elle illustre une diplomatie pragmatique, fondée sur la diversification et la gestion des contraintes, dans un environnement régional particulièrement instable.
Dans ce contexte, affirmer que le rapprochement avec l’Europe traduirait une forme de dépendance revient paradoxalement à occulter, voire à nier cette autonomie stratégique. L’Union européenne n’est ni le seul partenaire ni l’unique levier de transformation du pays.
Certes, on peut déplorer que Nikol Pachinian ait recouru, face à son opposition, à des procédés peu orthodoxes au regard des standards de la démocratie occidentale, notamment dans la gestion de son conflit avec le chef de l’Église apostolique arménienne. Ses attaques ad personam visant la vie privée du Catholicos ont, de fait, largement franchi la ligne de démarcation – jusqu’alors scrupuleusement respectée – entre le pouvoir laïc et l’autorité religieuse.
Une société éprouvée
Si ces tensions trouvent en partie leur origine dans les appels à l’insurrection lancés en 2024 par l’archevêque Bagrat Galstanian, elles n’en ont pas moins contribué à exacerber les passions et à raviver les fractures d’une société déjà profondément éprouvée, tant par la défaite de 2020 face à l’Azerbaïdjan que par l’exode de la population de l’Artsakh en 2023.
Par ailleurs, la suppression de symboles identitaires tels que l’image du mont Ararat —situé en territoire turc — sur les visas arméniens a également nourri les accusations de capitulation vis-à-vis d’Ankara, dans un contexte d’apaisement régional où la question du génocide de 1915 tend à être reléguée au second plan.
Pour autant, l’Arménie demeure un système pluraliste : élections disputées, opposition active – parfois ouvertement soutenue de l’extérieur -, débat public réel, presse libre et justice enfin transparente. Dans ces conditions, qualifier le pays d’autocratie relève moins d’une analyse rigoureuse que d’une construction discursive contestable.
Une langue mise à l’honneur
Il est d’autant plus nécessaire de le souligner que ces accusations s’accompagnent d’un paradoxe rarement mis en lumière. Une partie des critiques les plus virulentes du pouvoir soutient des figures dont le profil interroge au regard même des exigences démocratiques dont elles se réclament. Le cas de Samvel Karapetyan est à cet égard éclairant. Multimilliardaire de nationalité russe, ayant construit l’essentiel de sa fortune sous l’ère Poutine, ce leader récemment importé de Moscou sur la scène politique arménienne, incarne une élite économique insérée dans les réseaux du Kremlin. Plus frappant encore, son éloignement de la réalité culturelle, politique et sociale arménienne est tel qu’il ne maîtrise pas la langue arménienne, fait loin d’être anodin dans un pays où l’identité nationale passe d’abord par la maîtrise de la langue, que plusieurs siècles de domination ottomane et puis russe n’ont pas réussi à faire disparaître.
La proximité de cette figure de proue de l’opposition avec le Kremlin, régulièrement évoquée dans le débat public et reconnue par Vladimir Poutine lui-même, souligne une contradiction difficile à ignorer : dénoncer une dérive autoritaire tout en soutenant un acteur dont la trajectoire est intimement liée à un système politique peu compatible avec les standards démocratiques que l’on prétend défendre.
Dans le même temps, l’économie arménienne évolue rapidement et indépendamment de la Russie, à laquelle elle reste néanmoins structurellement liée. Depuis la guerre en Ukraine, des milliers d’entrepreneurs russes s’y sont installés. Parallèlement, des entreprises comme Nvidia et AMD y renforcent leur présence. L’Arménie apparaît ainsi comme un espace d’opportunité – un fait difficilement compatible avec l’image d’un régime fermé.
Une zone perturbée
Enfin, la situation du pays ne peut être dissociée de son environnement régional. Entre les tensions avec l’Azerbaïdjan et les dynamiques de déstabilisation liées à l’Iran et au Golfe, l’Arménie évolue dans une zone de fortes turbulences. Dans un tel contexte, gouverner relève moins d’un choix idéologique que d’un exercice d’équilibre.
L’Arménie n’est ni un pion, ni un satellite. Elle est un État qui tente – dans un voisinage régional des plus tourmentés de la planète — de construire sa souveraineté dans un monde où celle-ci a été plus souvent remise en question qu’encouragé.
Que les pays de l’Union européenne, et au premier chef la France sous l’impulsion du président Macron, veuille marquer leur soutien à cette reconquête de souveraineté en se réunissant à Erevan, voilà qui devrait réjouir les partisans de la démocratie, du moins les vrais.
Tribune de René Dzagoyan, plublié dans Le Point le 4 mai 2026.
Photo © AFP/LUDOVIC MARIN
La Charte du Mouvement
En souscrivant à la Charte, le signataire déclare son adhésion aux valeurs et aux objectifs du Mouvement et accepte de recevoir ses propositions d’action. Il est libre de les soutenir, d’y participer ou pas.
Signer la Charte n’entraîne aucune obligation.
